De l’utilité des gens inutiles

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De l’utilité des gens inutiles

"En 2050, les gens avec moins de 150 de Quotient intellectuel ne serviront à rien". Cette formule choc a été émise sur Twitter par Laurent Alexandre. L’homme, chirurgien, est surtout homme d’affaire, connu pour avoir lancé le site Doctissimo. Il est une personnalité majeure du courant transhumaniste français, prophète de « l’homme augmenté », jusqu’à espérer la « mort de la mort » titre d’un de ses livres.

Il est donc partisan, grâce à la science, d’augmenter le QI de certains pour réduire les inégalités entre les individus. Sinon le nombre de gens qui ne servent à rien se développera inéluctablement dans un monde dominé par l’intelligence artificielle. Glaçant, mais intéressant. Non pas pour savoir si le QI est le bon critère, ni son niveau… mais pour réfléchir sur l’idée même qu’il y aurait des « gens qui ne serviraient à rien »

Je me souviens dans les années 90, peu après la chute du mur de Berlin, avoir rencontré une intellectuelle russe venue visiter l’Arche où j’étais alors. Je m’étonnais de cette visite dans un moment où son pays était en pleine reconstruction. Elle avait eu cette réponse étonnante : « Vous partagez la vie de personnes qui ne servent à rien, et mon pays en a besoin ». Et la femme de m’expliquer que la Russie d’alors était prise dans une spirale matérialiste - il fallait avoir toujours plus - mue par un besoin infini de satisfactions qui lui semblaient mener à une impasse. Bien entendu, les personnes handicapées étaient totalement à l’écart de cette course folle.

C’est précisément pour cela qu’elle pensait qu’elles avaient une mission à remplir : inviter à devenir plus humains… développer des relations de fraternité, de gratuité, de tendresse, qui seules conduisent au bonheur, qu’elle sentait être la vraie soif de son peuple, derrière cette frénésie productiviste et consumériste.

Il en sera de même en 2050, comme de tous temps : toujours plus de QI conduira à la même impasse que toujours plus d’argent, de force, de pouvoir… si on oublie que nous sommes faits pour la communion, et rien d’autre. Et la force des gens qui ne servent à rien, c’est de nous le rappeler sans cesse. D’une certaine manière, l’enjeu majeur devant les défis de la société est de rendre compte de « l’utilité des gens inutiles ».

Philippe de Lachapelle sur Radio Notre Dame